Innover pour des emplois culturels plus durables : tour d’horizon d’enjeux humains et organisationnels
Cette causerie s’est tenue lors de la 3e édition du Forum de la Culture Durable, le 25 novembre 2024 au Théâtre de Liège.
Modération : Romain Boonen, Fondateur d’Empowork Culture
Intervenant·es : Sophie Cornet, Responsable RSE chez Kanal ; Isabelle Jans, Coordinatrice d’Aires Libres et Experte à la commission du travail des arts ; David Dehard, Directeur de Court-Circuit ; Corinne Boulangier, Conseiller indépendant en stratégie durable
Ouverture de la discussion par Romain Boonen et présentation de l’objet de la discussion : ce qui fait que que l’emploi est durable ou non via le triple pilier du développement durable, l’aspect environnemental, social et économique.
Qu’est-ce que l’emploi culturel?
Quand on parle d’emploi culturel, il convient de distinguer ses sous ensembles : l’emploi artistique vraiment pour but la création, il y a de l’emploi qui est plus de l’ordre de l’administratif dans les organisations plutôt des emplois de bureau qui recouvrent une autre réalité de l’emploi puis il y a des emplois liés à l’accueil du public, à la médiation en général. Puis les métiers techniques, technico créatifs qui répondent aussi à d’autres réalités de terrain qui sont parfois plus proches de celles de l’artistique ou parfois qui ont des réalités qui sont vraiment différentes. Ce sont des réalités d’emplois qui sont complexes, qui ne sont pas toujours faciles à bien comprendre.
David Dehard aborde la question de la désillusion pour les artistes musiciens : Entre passion et contraintes économiques. Pour un artiste, le chemin entre création et succès est semé d’embûches, et la gestion de carrière demande autant de compétences artistiques que de compétences entrepreneuriales. La Belgique, avec son marché restreint, impose aux artistes de s’internationaliser, tout en luttant contre un modèle économique fragile et une concurrence mondiale omniprésente. Suite à quoi Isabelle Jans rebondit sur les difficultés liées au statut d’artiste et notamment le fait qu’il y a presque autant de statuts qu’il y a d’artistes et cela constituait l’un des gros enjeux de la réforme : inclure toutes les différentes réalités.
Corinne Boulangier rebondit sur l’exemple de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth, qui plus que simplement former des artistes les accompagne dans la création de leur carrière artistique : “C’est un travail full time de penser sa carrière artistique”.
Est évoqué le fait qu’il est essentiel de pouvoir se former et continuer à évoluer dans son métier que les institutions (qui emploient et qui forment) ont un rôle fondamental à jouer à ce niveau là.
On arrive donc à la question des enjeux d’entreprenariat pour le secteur et on en revient à l’importance du statut d’artiste (et des techniciens qui en bénéficient). Car le statut d’indépendant pour notre secteur n’offrait pas (et n’offre toujours pas) de protection sociale suffisante. D’où la création de la SMART par Court-Circuit dans les années 90.
Mutualiser des emplois
On évoque donc la mutualisation d’emplois spécifiques mais cela est encore très mal perçu, notamment au niveau des subventions et donc on prend un risque de se voir fermer des portes.
Il y a aussi l’avis des travailleur·euses qui est essentiel : souhaitent-iels être détaché·es d’un festival à un autre par exemple? La plupart souhaitent, à priori, traiter directement avec leur employeur·euse. C’est aussi un axe qui est encore plus compliqué quand des projets émergent, les gens se choisissent et ne sont pas forcément interchangeables et donc des postes mutualisables. Donc se pose la question de savoir ce qui est vraiment mutualisable? Les équipements? Les travailleur·euses? Comment créer ce modèle, comment le financer? Et comme les gens (ainsi que les secteurs et les institutions) ne travaillent pas forcément avec les mêmes outils ni les mêmes processus, les mutualisations sont difficiles, voire impossibles.
Financer des emplois stables dans le secteur culturel
Un point important est que les métiers de la culture créent de la valeur sociétale mais c’est peu valorisé et surtout au niveau politique. Faut-il ne pas se pencher sur l’objectivation des métiers de la culture : ce qu’ils valent. Un exemple soulevé par Sophie Cornet est celui de l’Hôpital Saint-Jean qui prescrit des visites aux musées comme cure thérapeuthique. Un point sur lequel il convient de réfléchir de manière approfondie aux indicateurs qui seraient mis en place pour mesurer cette valeur culturelle. A titre d’exemple, la Chapelle Musicale Reine Elisabeth est en train de réfléchir à des indicateurs pour mettre en place une double comptabilité : économique et écologique.
Revient la question du CSRD, avec le risque d’instrumentalisation de la culture qu’il comporte, mais cela permet d’objectiver la valeur de la culture. Le problème est que l’aspect reporting prend énormément de temps et donc ce n’est pas donné à toutes les institutions. Dès lors on en revient à l’intérêt de la mutualisation.
Il est évident que dès qu’on a des objectifs de durabilité au sein d’institutions culturelles (comme c’est le cas via le contrat de gestion de KANAL par exemple), on est amené à devoir faire du reporting et à devoir collecter des données et des chiffres. Le secteur doit se structurer là-dessus et être force de proposition pour le politique car rien n’est contraignant à ce stade.
Cela amène à la question des éco-conditions : on va avoir des choses à démontrer sur les questions de durabilité au travers de nos rapports et les subventions seront conditionnées au fait qu’une structure met en place des choses en matière de durabilité.
En revenant sur la question financière et la valeur accordée à la culture, il ne faut pas oublier que le bénévolat (ici est cité l’exemple de la gestion du Théâtre de la Vie par le Collectif Ravie) est une valeur très importante et se pose donc la question de la place qu’on y accorde. Le secteur des musiques actuelles fonctionne avec énormément de bénévoles : 68% (en comptant les festivals). En parlant de bénévoles, est citée l’asbl beepresent qui encadre la gestion des bénévoles sur les festivals.
De plus en plus, on opte pour une professionnalisation, notamment pour les activités horeca par exemple. Ça représente un tiers des revenus de concerts. Donc c’est significatif. De plus en plus dans les gros festivals, il y a des équipes beaucoup plus grosses derrière les bars pour les rendre rentables et pour pouvoir payer les cachets des artistes. Le bénévolat est indispensable dans ces infrastructures pour permettre à l’artiste d’être bien rémunéré.
Une réflexion issue du public amène sur la table le fait qu’il existe des gens professionnels pour accompagner les structures culturelles, à la fois en matière de durabilité et de reporting. Ainsi un bachelier en la matière existe à Namur mais aussi un master à HEC. On souligne ici l’importance de travailler de manière systémique et aussi pour le secteur culturel de s’intéresser à ce que met en place le monde de l’entreprenariat (notamment en matière d’outils par exemple). Des collaborations sont à faire entre artistes (qui doivent “uniquement” pratiquer leur art) et des professionnel·les pour les encadrer et travailler à l’objectif social et économique de la pratique culturelle. Ce sont des mondes qui se rencontrent encore trop peu aujourd’hui.
La montée en compétence
Cela doit-il passer par les organisations elle-même qui doivent s’ouvrir à de nouvelles compétences ou par les organismes de formation justement qui incluent cela dans leurs programmes?
Aujourd’hui les départements RH ne sont pas outillés pour comprendre les besoins en matière de transition. Ils ont donc besoin eux-même de comprendre les enjeux qui sont là derrière.
A titre d’exemple, pour l’agence commerciale de KANAL (certains profils de type horeca par exemple), ils sont en train de rédiger les profils recherchés et ils ont donc essayé de voir où ils allaient placer les compétences RSE. Ainsi par exemple dans la conception des menus. Il y a donc des nouveaux métiers qui se créent (par exemple en éco-scénographie). Ainsi pour le recrutement d’un·e acheteur·euse, on peut préciser qu’iel doit être au minimum sensibilisé·e aux achats publics durables par exemple.
Le but n’est pas juste d’ajouter des lignes sur un papier mais d’être pragmatique aussi pour le futur et que ces compétences deviennent transversales aux organisations.
Il y a une différence majeure entre les grandes et petites organisations à ce niveau-là. Notamment car les grandes organisations ont la possibilité d’avoir des postes dédiés aux ressources humaines. Peut-être est-ce intéressant pour les toutes petites structures de pouvoir faire appel à des personnes spécialisées dans ces questions-là de manière plus ponctuelle lors d’un besoin de recrutement.
Il manque globalement de formations (notamment sur toutes les questions d’inclusion) adaptées à nos métiers (sujets, horaires, passions) et liées aux questions de recrutement. Ces personnes devraient être disponibles pour plusieurs structures. C’est un enjeu essentiel pour améliorer les emplois dans nos secteurs.
Interventions du public
La pérennité des métiers passe aussi par l’anticipation de la passation des savoirs faires. A titre d’exemple, l’atelier costumes du Théâtre de Liège, qui est encore l’un des derniers qui est interne à un théâtre, va bientôt voir partir à la retraite une coupeuse spécialisée en coupes historiques sans que la transmission n’ait été anticipée. Cela représente un problème pour l’avenir. Ainsi avec la mondialisation, les métiers de niche sont à risque de disparaître. Cela prend du temps et comme le temps c’est de l’argent, on ne le prend plus.
Tout ce qui a été dit doit aussi être mis en perspective avec des questions de sens et de politique: quelle est la société qu’on souhaite pour demain? Ne souhaite-on pas autre chose? Le statut d’artiste est assez merveilleux car c’est un peu comme un revenu universel de base. L’emploi salarié est une institution éminemment capitaliste et nos sociétés occidentales ont largement les moyens de mettre en place un revenu universel de base. Et à ce moment-là les gens peuvent se réorienter. Il ne faut pas se précipiter tête la première dans des choses qui nous paraissent évidentes.
On a commencé la journée avec des artistes qui ont dit des choses assez fortes et qui sont eux-mêmes dans une relation institutions artistes car ils se posent la question de comment ils vont manger demain, mais fondamentalement la remise en question du modèle de société dont la culture fait partie.
Il faut faire attention à ne pas marchandiser des choses qui ne l’étaient pas. Donner des valeurs monétaires à des choses qui n’en avaient pas, c’est rompre le lien social. Il faut de la résistance, il y a peut-être des choses qu’on n’a pas besoin de mesurer.
Le débat doit peut-être recentré sur les indicateurs dont on a vraiment besoin. Un indicateur n’est pas mauvais en soi, c’est comme un centimètre, cela permet de mesurer quelque chose.
Conclusion :
La durabilité des emplois culturels repose sur une approche systémique intégrant les dimensions sociale, économique et environnementale. Les défis sont nombreux : précarité des artistes, reconnaissance des métiers techniques, nécessité d’une formation continue et structuration du secteur autour de modèles plus solides. La mutualisation d’emplois et de ressources pourrait être une piste, bien que difficile à mettre en œuvre. La valorisation de l’apport sociétal de la culture est également un enjeu central, tout comme l’intégration de critères de durabilité dans les financements. Cependant, ces évolutions nécessitent une meilleure articulation entre artistes, institutions et professionnels de l’accompagnement. Il est essentiel d’anticiper la transmission des savoir-faire et d’adapter les outils de gestion aux réalités du secteur. Enfin, la question du sens reste fondamentale : comment préserver la spécificité du travail artistique sans le soumettre à une logique purement marchande ? L’enjeu est d’inventer des modèles qui garantissent la pérennité et la diversité de la création culturelle.