Théâtres : Regards critiques et retours d’expérience sur les initiatives durables au sein des théâtres
Cette causerie s’est tenue lors de la 3e édition du Forum de la Culture Durable, le 25 novembre 2024 au Théâtre de Liège.
Modération : Darious Ghavami, médiateur scientifique et culturel en durabilité
Intervenant·es : Marie-Charlotte Caux et Paulo Vilhalva, Le Marni ; Emmanuelle Lejeune, responsable de la durabilité au Théâtre de Liège ; Collectif Ravie, Théâtre de la Vie ; Isabelle Jonniaux, metteuse en scène, curatrice, chercheuse
Cette causerie, rassemblant une soixantaine de personnes, avait pour objectif de dresser un bilan avec plusieurs acteur·ices actif·ves sur les questions de durabilité sociale et écologique au sein du secteur des arts de la scène belge qui s’est vu, depuis le covid, investi de nombreuses initiatives éco-responsables. Au travers de cet échange, les membres du panel ont partagé les expériences menées dans leur structure depuis qu’ils et elles se sont engagé·es dans ces dynamiques de transformations, de transitions ou d’alternative.
QUESTIONNEMENTS
Qu’est ce qui a été fait, qu’est ce qui fonctionne et qu’est ce qui ne fonctionne pas et pourquoi, qu’est ce qui est applicable et duplicable. Quelles solutions débattre collectivement pour dépasser les freins ? Il est question ici de partager un processus plutôt qu’un résultat : qu’est ce qui les a mû dans ces démarches ? Les motivations évoluent-elles avec les années ? Comment les idées s’adaptent-elles à la réalité de leur application ? Quels sont les questionnements, doutes, rencontres, les ressources mobilisées, les difficultés ou les surprises traversées ?
Comme chacun·e incarne, par son profil et son parcours, la diversité et l’importance des enjeux durables, il a été possible d’aborder plusieurs thématiques phares : des enjeux de gouvernance à ceux liés à la mobilité et aux déplacements des artistes, des équipes, des matériaux et des spectateur·ices, en passant par ceux de la relocalisation des programmations à enfin ceux de sobriétés opérationnelles, énergétiques et d’offres culturelles.
UN AUTRE MODE DE GOUVERNANCE …
Le collectif Ravie interroge et analyse le fait de gérer une institution culturelle comme le Théâtre de la Vie à dix et ceci dans une démarche horizontale jusqu’en 2027. En 2022, après quatre ans de réflexion collective sur les arts de la scène, ses conditions de travail, son institutionnalisation et son avenir, Ravie a décidé de se lancer un nouveau défi en se proposant à la direction du Théâtre de la Vie à Saint-Josse. Gestion partagée, mandats tournants, programmation inclusive, le Collectif partage ce nouveau mode de gouvernance qui a l’honneur d’exister en dehors des cercles uniquement alternatifs ou encore sur l’engagement militant et bénévolat afin de réaliser un idéal collectif.
Ravie explique régulièrement et de manière très pédagogique ce renouveau fonctionnel. Concrètement, il s’agit de deux personnes à la gestion journalière du théâtre, d’une personne pour la continuité administrative et une vision d’ensemble, un poste tournant tous les six mois pour la gestion et le lien aux artistes, des groupes de travail où tous sont présents notamment autour de la gouvernance générale et de la programmation, d’autres groupes thématiques où les personnes se répartissent en fonction de leur intérêt et compétences (relations extérieures, développement international, projet de quartier, communication, etc.)
Ce mode de gouvernance est comme un laboratoire, qui expérimente, qui met ses intuitions à l’épreuve de la réalité. Après presque deux ans, le Collectif voit comment optimiser les choses. La rencontre avec un théâtre de Montréal, qui applique cette même forme de gouvernance depuis 17 ans, a permis à Ravie de mettre un cadre sans que celui-ci soit rigide et dans lequel toustes peuvent avancer ensemble. Faire en sorte que le nombre ne fasse pas inertie, que l’énergie disponible des ressources humaines se mobilise dans des tâches plus précises sans y rester enfermé. Ce qui reste compliqué c’est la forme même du Collectif, basé sur le partage des compétences et des ressources, qui bute au niveau des instances car ce qui est proposé est nouveau et n’entre dans aucune grille de la FWB.
… POUR UN AUTRE MODE DE PRODUCTION
Isabelle Jonniaux rebondit sur ce point en insistant sur une notion importante qui est celle du processus versus le résultat. Dans les nouveaux modes de gouvernance, qui impliquent implicitement de nouveaux modes de production, c’est souvent le processus qui est en jeu, comment on y parvient et comment prendre le temps d’aboutir un nouveau modèle. Mais le secteur est conditionné par la création d’œuvres qui poussent à un productivisme et une augmentation des productions qui s’enchaînent sur des temps de diffusion toujours plus courts. Cette manière de fonctionner est à l’encontre d’une pensée de durabilité sociale, humaine ou environnementale. Isabelle insiste sur la précarisation croissante, la fragilité sociale, humaine des lieux et des artistes face à cette accélération continue. Or, il s’agit ici d’un enjeu majeur du secteur : un temps en amont jamais valorisé qui ne devrait pas être de l’ordre du bénévolat, mais bien valorisé pour ce qu’il est. Les artistes sont en demande de travailler en amont, de valoriser les temps qui ne font pas partie du temps de création, de production et de diffusion : mettre en avant les moments d’ateliers, de médiation, de processus de réflexion, d’échanges de savoir, pour penser sur un temps plus long.
Dans le cadre du Théâtre de Liège, qui programme de grosses productions et se heurte encore à des “demandes de stars”, Emmanuelle Lejeune illustre ce qu’elle essaie de mettre en place pour un cadre vertueux à destination des artistes et de l’institution, en travaillant bien en amont sur les productions afin de justement valoriser le processus. C’est compliqué mais le travail est en cours. Un des objectifs est par exemple d’accompagner 4 créations sur 9 en rencontrant en amont les équipes artistiques et techniques, en précisant les valeurs de durabilité du théâtre et le processus d’éco-production. Toutefois, le souci de la sacralisation du résultat final demeure. Or on aurait intérêt, selon elle, à réfléchir à d’autres temps de travail, à penser sur le long terme et non sur une date unique, la Première.
LA DURABILITÉ AU QUOTIDIEN DANS LES ÉQUIPES
Marie-Charlotte Caux et Paulo Vilhalva du Marni exposent comment leur éco-team travaille de manière très concrète dans les réalités du quotidien. Ils ne sont pas exposés aux logiques de grosses productions ou même de création car ils n’ont pas d’ateliers, ni de décors à créer. Ils se définissent avant tout comme un lieu de vie, un lieu d’accueil, qui met à disposition des espaces pour les compagnies. Ils prennent soin d’un lieu, qui est leur outil : il doit être fonctionnel, durable, convivial. Un travail de charte d’accueil a par exemple été réalisé qui met en avant les valeurs de cohabitation, de vivre ensemble mais aussi des éco-gestes au quotidien. Récemment ils ont supprimé l’intégralité des bouteilles en plastique pour la scène, ce qui semblait quasi impossible à l’équipe quelques mois auparavant.
Marie-Charlotte et Paulo ont pris ce rôle d’éco-team en plus de leur fonction, il n’y pas de poste dédié à cela. Mais ce qui simplifie la démarche, c’est qu’ils sont proches des décisions et des actions. En interne, les choses se font assez naturellement mais il faut prendre le temps de communiquer sur ces enjeux de durabilité. Ainsi récemment, ils ont présenté la démarche à toute l’équipe pour les inclure, c’est finalement un processus qui relie tout le monde et où chacun·e peut y trouver sa place. Parallèlement, la démarche de transition a été aussi présentée aux administrateur·ices avec un partage des résultats : interdiction du plastique, catering végétarien, réduction des déchets, fontaines à eau, réduction des consommations d’électricité et de gaz, mais aussi de l’eau, etc. Ça encourage à aller toujours plus loin. Le next step serait d’évaluer tout cela avec l’outil SEEDS.
Darious Ghavami questionne alors le processus collaboratif pour les équipes.
Emmanuelle Lejeune présente la méthode qui a été utilisée au Théâtre de Liège : le protocole du Donut qui était partagé dans plusieurs théâtres en Europe, dont celui de Vidy à Lausanne, dans le cadre du projet S.T.A.G.E.S.
Il s’agit d’un processus de réflexion qui intègre toutes les équipes à la confection d’un plan d’action. Toutes les parties prenantes sont intégrées au processus avec comme objectif d’avoir des actions très concrètes à mettre en œuvre. Chacun·e se sent concerné. Au final, ce sont 280 idées qui ont émané de ce processus pour former un plan d’action durable, divisé en sous-thématique et présenté dans l’espace exposition du Forum.
L’élan collectif et participatif a bien fonctionné. L’enjeu est ensuite de le faire perdurer et de le concrétiser. Aujourd’hui, la mission d’Emmanuelle est d’implémenter ce plan d’action. Certaines choses sont plus faciles à mettre en place que d’autres. Le Théâtre de Liège a bien progressé en matière de gestion des déchets ou de réduction de consommation d’énergie. Mais d’autres chantiers sont plus compliqués et s’inscrivent dans un temps plus long, comme repenser un processus de programmation ou un système de gouvernance.
MOBILITÉ : QUELLES SOLUTIONS ?
La mobilité demeure le poste le plus impactant. Quelles ont été les solutions proposées dans les différentes structures ?
Au Théâtre de Liège, c’était un des gros enjeux car 80% du public vient encore majoritairement en voiture. Emmanuelle Lejeune a travaillé à quelques avancées notables grâce notamment à des incitants pour que le public prenne les transports en commun : partenariat avec la SNCB et récemment avec la TEC. Dans ce dernier cas, le public a la gratuité du spectacle, sachant que le théâtre finance 3 euros par ticket. L’ensemble des horaires de spectacle a aussi été avancé à 19h pour que la fin corresponde aux derniers bus. La question du vélo est plus problématique car les infrastructures (parkings vélos sécurisés) ne sont pas dans le théâtre même, donc ça fonctionne moins bien. Elle met aussi le doigt sur une politique parfois contradictoire, comme celle de maintenir la mention de la voiture et des réductions des parkings sur le site web. Parallèlement, a été réfléchie la mobilité du personnel grâce à une Charte de Mobilité (consultable dans l’espace exposition du Forum) qui aide à la décision et préconise un voyage en train lorsqu’il ne dépasse pas 7h – correspondances comprises – et que son coût n’est pas supérieur à 2,5 fois celui de l’avion.
Concernant le déplacement des artistes, Isabelle Jonniaux rebondit sur la difficulté que rencontrent les artistes à ce sujet : qui paye la journée de travail passée dans le train ? Les artistes ou la structure d’accueil ? Le Marni ne rencontre pas le problème des artistes à l’international donc est moins directement touché par ce facteur d’impact. Toutefois, inclure une sensibilisation dans les conventions et contrats fait partie intégrante du processus. Le Collectif Ravie interroge ici la différence entre des artistes renommés et à l’international et un artiste émergent qui se voit la possibilité de jouer dans un autre pays et d’acquérir une visibilité : il ne va pas y renoncer pour des questions écologiques ou puiser dans son maigre cachet pour un déplacement plus coûteux. Il faut donc mettre en place un système d’aide et de soutien pour la mobilité douce et alternative des artistes et compagnies.
ET MAINTENANT QUE FAIRE ?
A la question, que faut-il faire pour insuffler le changement, Isabelle Jonniaux répond que la contrainte peut être une force, ça peut devenir un moteur de réflexion. Cela a été évoqué lors du Forum de la Culture Durable à Charleroi en 2023¹. Quand on est dans un état d’urgence on se mobilise. Mais on constate aujourd’hui que cela s’étiole. Les subventions pourraient être conditionnées à ces enjeux de durabilité sociale, humaine et écologique, dans une dynamique collective et un cadre soutenant, sans laissés pour compte. Comment ré-insufler cette urgence pour se mettre à l’action ?
Ralentir et aller vers plus de sobriété programmative demeure une priorité mais aussi imaginer d’autres formats alternatifs. Emmanuelle Lejeune ajoute à cette réflexion qu’elle se retrouve souvent confrontée à une contradiction, comme par exemple proposer des ateliers en plus sur les enjeux de durabilité ou un événement sur les enjeux du théâtre durable, tout en essayant d’explorer de nouvelles formes, comme par exemple un dispositif de décor qui devient une exposition ouverte au public sur un temps plus long.
Après ces deux heures passées, d’aucun peut se demander ce qui peut être retenu pour la suite de tous ces apprentissages individuels et collectifs… Loin de resté·es satisfait·es, panel et public semblaient néanmoins concernés à se confronter à la hauteur de la marche !
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