Festivals : Un modèle économique durable est-il possible ?
Cette causerie s’est tenue lors de la 3e édition du Forum de la Culture Durable, le 25 novembre 2024 au Théâtre de Liège.
Modération : Hermann Lugan, Éco-conseiller pour la redirection écologique du secteur culturel
Intervenant·es : Arnaud de Brye, Coordinateur de Esperanzah! ; Jean-François Jaspers, Coordinateur du Micro Festival ; Délégation du COFEES (Collectif des festivals éco-responsables et solidaires en Région Sud) :
- Véronique Fermé, Responsable développement et animation du COFEES ;
- Céline Guingand, Responsable RSE du COFEES ;
- Aglaé Labourot, Référente RSO du Festival Marseille Jazz des 5 continents ;
- Ève Lombart, Administratrice du Festival d’Avignon ;
- Julie Moreira-Miguel, Responsable des relations avec les publics du Festival de Marseille
Hermann Lugan rappelle que, selon la littérature scientifique, transition écologique et réinvention des modèles économiques sont intimement liées. L’Institut Européen de l’Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération, conjointement avec ARVIVA (Arts Vivants Arts Durables), définit la transition écologique des structures culturelles comme la mise en place d’un modèle économique réduisant l’utilisation de matières, les effets sur la biodiversité et l’empreinte carbone, tout en valorisant les réponses aux besoins humains en culture, éducation et lien social.
TRANSITION
La transition vise à accompagner les évolutions des organisations et des territoires vers des modèles plus soutenables. Comment transformer un festival de l’intérieur pour qu’il devienne écologiquement et économiquement viable ?
Micro Festival : Ce festival engagé a délibérément choisi de limiter sa jauge à 2 500 personnes pour garantir une expérience à taille humaine. Son modèle repose à 80 % sur la billetterie et le bar, et à 20 % sur des subsides publics et privés. La limitation des places impose une réflexion sur la soutenabilité financière sans augmentation excessive des tarifs.
Le Festival Esperanzah!, face à des difficultés financières post-Covid,a volontairement réduit sa jauge (de 20 000 à 10 000 participant·es par jour). Ensuite une décroissance a été forcée par la météo, un secteur concurrentiel et peut-être un projet qui s’essouffle. Une coopérative a été créée pour assurer la pérennité du projet avec comme objectif de lever 300 000€ fin 2024. Aujourd’hui, 280 000 parts sont détenues dont 180 000 par des citoyen·nes et 100 000 par des acteurs de l’économie sociale.
Le COFEES, en tant qu’acteur territorial, a constaté une évolution des festivals vers la transition écologique. Si, en 2003, les initiatives étaient opportunistes faute de soutien politique, aujourd’hui, des financements existent et les ministères étudient les impacts environnementaux des festivals (mobilité, réduction de la consommation d’eau, etc.).
La situation de Céline Guingand est un exemple intéressant de partage de valeur économique entre structures. Elle est à la fois salariée de l’association COFEES et mise à disposition 2 jours par semaine pour le festival d’Aix en tant que coordinatrice de la durabilité. Cet échange est monétaire – la mutualisation d’un poste permet des économies d’échelle et des transactions entre les 2 structures – et également intellectuel par le partage d’expériences.
La transition du festival d’Aix-en-Provence s’opère depuis 2011. Les décors d’opéra représentent un grand impact après la mobilité. Une coopération entre 5 acteurs du chant lyrique européen, portée par le Collectif 17h25 (structure informelle), a été initiée pour standardiser les éléments porteurs de décor. Financé par une banque française, ce projet a permis des avancées énormes en termes d’écoconception des décors et s’est élargi ensuite aux directions artistiques.
Pour le festival Jazz des 5 continents, la concrétisation de leurs actions ponctuelles de transition a été l’embauche d’une employée responsable RSE, Aglaé Labourot.
Du côté du Festival de Marseille, il rencontre des difficultés à réformer son modèle économique, dépendant en grande partie des subventions publiques. La RSO y est intégrée par les permanent·es mais sans budget spécifique. Ils intègrent des actions sur l’inclusion avec une politique tarifaire de 10€ ou la sensibilisation des partenaires par l’intégration des lieux dans leur démarche de transition.
Le modèle économique du Festival d’Avignon est similaire. Ils se concentrent dès lors sur la modélisation et l’exemplarité de ses pratiques professionnelles dans un objectif de rayonnement aux nombreuses parties prenantes (800 salarié·es de toute la France). En 2024, toutes les équipes techniques circulent principalement à vélo. Les pratiques sont intégrées petit à petit et s’amorcent sur l’ensemble des travailleur·reuses.
En résumé, plusieurs tendances se dessinent dans ces différentes initiatives. La volonté de limiter la croissance et d’adapter les modèles économiques est une constante, que ce soit par la restriction volontaire des jauges (Micro Festival), la création de nouveaux modèles coopératifs (Esperanzah!), ou la mutualisation des compétences (COFEES et Festival d’Aix). Par ailleurs, tous ces festivals doivent composer avec une réalité commune : la dépendance aux subventions publiques et la nécessité d’intégrer progressivement la durabilité sans remettre en cause leur viabilité économique.
Mais finalement quel est l’objectif initial ? Tel est la question que se pose Benoît De Wael de Park Poetik qui entend beaucoup d’actions intéressantes pour la transition mais toujours sur un modèle existant, sans changement radical. Commencer par se demander « Pourquoi organise-t-on un festival ? » et ensuite « Quel est le meilleur format pour atteindre cet objectif ? ». Seulement après ces réflexions, des propositions de modèles disruptifs peuvent émerger.
Une question du public « Comment pallier cette contradiction : choix de lieux accessibles en mobilité douce sans isoler les personnes mal desservies ? ».
- Festival Marseille Jazz des 5 continents : Autre programmation gratuite et décentralisée.
- Festival Musique Classique et Musique du Monde : un spectacle qui se déplace dans les villages.
- Cela pose la question des contrats d’exclusivité : pouvoir faire plusieurs dates sur un même territoire.
- Pop-up du marché de Noël (Plaisirs d’Hiver) dans les quartiers défavorisés.
- Armodo – Le réseau des Arts en Modes Doux. Un engagement artistique de se déplacer en vélo.
- Navettes et parking de covoiturage vers les événements.
REDIRECTION
Hermann Lugan introduit la redirection écologique, concept développé par Alexandre Monnin et Diego Landivar, comme une prise de responsabilité vis-à-vis des dispositifs hérités. Il s’agit d’enquêter sur nos attachements humains aux technologies et aux structures obsolètes, afin de se libérer de ces dépendances et de choisir ce qui doit être supprimé ou démantelé.
Pour illustrer cette idée, l’emploi est un exemple d’attachement. Hermann Lugan cite Timothée Parrique, penseur de la décroissance et auteur du livre « Réduire ou périr », qui affirme que le monde n’enclenchera pas de transition tant que la question de la rémunération des personnes restera liée à celle de l’emploi. Autrement dit, tant qu’un revenu minimum de subsistance n’existera pas, l’impératif de subvenir à ses besoins restera prioritaire sur toute autre transformation.
Le modérateur interroge alors les organisateur·rices : Y a-t-il des lieux, activités ou pratiques dans vos festivals que vous choisissez d’abandonner parce qu’ils ne sont pas soutenables ? Et quelles activités à impact positif les remplacent ?
Le festival Esperanzah! opte pour une transition par la décroissance, notamment en supprimant une grande scène au profit de trois plus petites. Cette décision permet non seulement de diversifier l’offre artistique, mais aussi de mieux répondre aux nouvelles habitudes du public, qui privilégie désormais les pass d’un jour plutôt que ceux de trois jours.
Travailler sur la transition a un coût et impose de faire des choix mais décider de ne pas s’en soucier en a aussi, parfois dramatique. Le COFEES observe une prise de conscience et des avancées dans ce domaine, mais constate parallèlement un ralentissement en 2024, peut-être en raison du contexte politique en France. D’où l’importance de mobiliser les acteurs, les réunir et porter leur voix comme le font EventChange ou le COFEES.
L’organisateur du festival Park Poétik soulève une problématique essentielle : la décroissance peut aussi être excluante. Pendant la crise du Covid, la culture est devenue élitiste, avec des jauges limitées à 50 personnes par salle. Il rappelle qu’un public privilégié parviendra toujours à accéder aux événements. Comment alors concilier décroissance et accessibilité ? Park Poétik relève ce défi en proposant une programmation surprise, destinée à un public non initié au festival.
Du côté du Festival d’Avignon, sa mission fondamentale est de soutenir la création, de diversifier les publics et d’aller vers le plus grand nombre. Certaines personnes n’accèdent à la culture qu’en fréquentant un festival, ce qui rend essentiel le maintien de ces événements. Pour l’administration du festival, il ne s’agit donc pas de changer leur ADN (en d’autres mots se rediriger), mais bien de repenser leurs pratiques pour minimiser leur impact environnemental.
Le public met en avant l’importance des mots et des objectifs qui sous-tendent la transition. On parle souvent en termes de réduction d’impact sur la planète, mais ne faudrait-il pas plutôt se demander comment nourrir la planète à travers nos actions et pratiques ? Par exemple, en octroyant une personnalité juridique à certains éléments naturels comme la Loire, ce qui changerait profondément notre approche, puisqu’ils pourraient alors engager des actions en justice pour leur protection.
Les Accords de Paris et la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) constituent le cadre de travail du Festival d’Aix-en-Provence. Et les pouvoirs publics accusent un retard : les indicateurs demandés dans les justificatifs de financement restent purement quantitatifs et centrés sur les GES. Il n’existe aucune mesure qualitative concernant l’inclusion, le bien-être ou encore la biodiversité. Cette situation crée un décalage entre les aspirations du festival et les réelles possibilités d’action.
Finalement, une question persiste : Sommes-nous assez courageux pour remettre en cause un système existant ? « On a peur de changer de modèle, parce que celui-là, au moins, on le connaît. » – Julie Moreira-Miguel, Festival de Marseille.
ADAPTATION
Jusqu’ici nous avons évoqué des changements et des choix opérés par les festivals. Hermann Lugan introduit le concept d’adaptation aux changements climatiques et pose la question centrale : Comment on anticipe les effets d’un monde différent ? .
Prenons l’exemple du Festival d’Avignon. Les projections climatiques pour 2050 annoncent 60 nuits consécutives de chaleur excessive, rendant le sommeil difficile. Aujourd’hui, la climatisation est une réponse, mais elle est définie par le GIEC comme une maladaptation, car elle aggrave le problème. Dès lors, une question se pose : Est-il encore pertinent de rassembler autant de monde à Avignon en été en 2050 ?
Pour l’instant, le festival d’Avignon ne se projette pas dans un tel scénario, car ces projections ne répondent pas aux besoins actuels : concentrer un maximum de spectacles et de publics sur une période donnée. Actuellement, pour limiter l’impact, l’objectif est d’éviter la climatisation, en réduisant l’offre de spectacles en journée et en la déplaçant en soirée. Mais une remise en question plus profonde du modèle n’est pas encore engagée. Selon Ève Lombard, si le festival ne concentre plus les spectacles, il ne pourra plus remplir son rôle de marché, ce qui signerait, en quelque sorte, la disparition des artistes.
Hermann Lugan ouvre alors la réflexion : Faut-il attendre de se prendre le mur ou commencer dès maintenant à inventer un nouveau modèle ?
À ce jour, les membres du COFEES ne sont pas encore à ce stade de réflexion. Bien que les canicules soient déjà une réalité, il existe un effet autruche face à ces enjeux. Le manque d’accompagnement des pouvoirs publics et les nombreuses contraintes (budgétaires, artistiques, logistiques) freinent cette prise de conscience. Un exemple concret, cependant, est celui du festival Insane, qui, après avoir subi une canicule, a décidé de changer la date de son événement.
Laura Latour, ancienne coordinatrice du KIKK Festival, souligne une difficulté majeure : la temporalité des événements qui s’enchaînent. Il est difficile de dégager du temps pour une réflexion en profondeur. Dès la fin d’un festival, il faut immédiatement relancer les demandes de financement et présenter des projections chiffrées, sans laisser d’espace pour remettre en question le modèle. Une de ses idées était de suspendre le festival pendant un an pour repenser son fonctionnement.
Hermann Lugan met en évidence un point clé : un fort attachement aux systèmes existants. Pourtant, les habitudes peuvent évoluer. Il y a quelques années, emporter une gourde partout semblait anormal ; aujourd’hui, c’est devenu une évidence. Il en sera peut-être de même pour les gamelles réutilisables ou les éventails dans les régions du Sud. La communication joue un rôle essentiel dans ces transformations de comportement.
CONCLUSION
Les festivals sont à un tournant : ils doivent non seulement amorcer une transition écologique mais aussi anticiper des bouleversements majeurs liés aux changements climatiques. Si certaines initiatives émergent, une remise en question plus profonde des modèles actuels reste difficile à engager. Entre la nécessité d’assurer leur pérennité économique et la pression du calendrier, les organisateur·rices peinent à trouver du temps pour repenser leurs pratiques. Pourtant, comme le montrent des initiatives ponctuelles, des ajustements progressifs sont possibles et peuvent devenir de nouvelles normes. L’enjeu est désormais d’élargir ces réflexions pour imaginer des festivals non seulement plus durables, mais aussi résilients face aux défis de demain.