Musées : renoncer pour se réinventer ?

Cette causerie s’est tenue lors de la 3e édition du Forum de la Culture Durable, le 25 novembre 2024 au Théâtre de Liège.

Modération : Christine Dupont, conservatrice à la Maison de l’histoire européenne

Intervenant·es : Estielle Vandeweeghe, responsable communication à la Centrale for Contemporary Art ; Patricia Balletti, médiatrice culturelle à la Centrale for Contemporary Art ; Juliette Giovannoni, responsable de la supérette, des résidences et des projets hors-les-murs à la Maison des Arts de Malakoff ; Vanessa Bebronne, EventChange

Juliette Giovannoni ouvre la discussion avec la présentation de Couper les fluides de la Maison des Arts de Malakoff. Le projet est parti d’un constat fait durant le covid et d’une envie de repenser les choses : à force d’en faire trop, d’être toujours derrière l’écran d’ordinateur, le personnel de la Maison des Arts perdait, finalement, le contact avec le public. Accompagné des Augures pour mener cette expérimentation, le Malakoff a décidé de couper les fluides. De février à juillet, les chauffages ont été stoppés, les ordinateurs éteints et les communications ont retrouvé le chemin de l’oralité.

PLUS DE PLACE AU PUBLIC

Tout naturellement, est venue la question de la place de la médiation dans le programme scientifique d’un musée. Trop souvent encore, le médiateur n’est consulté qu’à la fin du projet d’exposition. Or, pour rendre ce travail pertinent et prégnant, il est indispensable que le projet et le discours soient construits avec la médiation. Dans un secteur où la hiérarchie dominante reste encore souvent celle du conservateur, il est peut-être enfin temps de repenser l’organisation et la valorisation des différents métiers muséaux.

Penser la médiation de façon plus centrale, en plaçant par exemple ses bureaux au centre des espaces d’exposition, pour faire du médiateur une personne qui accueille le public, non dans un temps nécessairement organisé, mais dans le spontané.

Juliette Giovannoni revient sur l’importance d’être inclusif et de mettre en place des ateliers citoyens de concertation. Cela prend du temps mais conditionne l’efficacité des démarches. Avec le droit de faire des tests, des expériences, d’écouter les autres et, surtout, d’accepter le droit à l’erreur.

Comme le souligne Mélanie Esteves, anciennement coordinatrice et référente développement durable au Palais des Beaux-Arts de Lille et aujourd’hui directrice de la Mission Culture Durable au sein du Pôle Culture de la Ville de Lille, cela pose la question de se rappeler fondamentalement ce qu’est un musée, une exposition et quels en sont les vrais objectifs ?

DU CÔTÉ DES ÉQUIPES TECHNIQUES 

Cette question de l’intégration en amont, se pose également pour les équipes techniques. Pour permettre des pratiques d’écoconception, il est indispensable d’intégrer les professionnel·les chargés de mettre en place les solutions scénographiques. Ainsi, au MAS à Anvers, les équipes techniques sont systématiquement intégrées et les expositions sont pensées, en termes de programmation, de l’exposition la plus complexe à la plus simple. Cela permet d’écoconcevoir la scénographie en décloisonnement progressif des espaces et en repoussant les cimaises sur le côté des murs.

Dans cette perspective, Christine Dupont, de la MHE , insiste sur le fait qu’il est souvent demandé aux responsables de pouvoir jongler sur diverses missions. Ce qui représente un jeu d’adresse pas toujours facile à tenir et où la collaboration a justement tout à apporter.

Mélanie Esteves revient sur l’exposition Goya, l’une des premières expositions réellement écoconçue du Palais des B-A de Lille, pour laquelle l’ensemble du personnel a été intégré à la réflexion. La construction de ce projet, qui était un réel challenge, a été pensée davantage comme une expérience, qu’une exposition. 

ET L’ÉNERGIE ?

A la question de l’écoconception se heurte naturellement la question de l’énergie. Cette décroissance énergétique serait l’une des premières clés à mettre en œuvre mais elle demeure la plus complexe à intégrer car souvent les institutions n’ont pas la main sur ce volet. Les musées occupent des bâtiments dont ils ne sont pas propriétaires, voire des bâtiments anciens et non adaptés.

Les enjeux énergétiques et d’isolation soulèvent la question de la conservation préventive et de la gestion durable des collections, aussi bien au niveau des espaces d’expositions parfois soumis à des changements brusques de température et d’humidité, qu’au niveau de la gestion des réserves qui devraient répondre à des normes reconsidérées (voir notamment les travaux récents de Climate2Preserv et Resilient Storage à ce sujet). Enjeux qui questionnent aussi directement le confort de travail des membres du personnel ou celui du public lors de ses visites.

Christine Longpré (médiatrice au Musée royal de Mariemont) nous a partagé la réflexion du Musée qui a décidé, désormais, de ne plus faire qu’une grosse exposition par an et de décaler son ouverture au mois de septembre pour éviter les grosses vagues de chaleur.

S’il n’est pas rare en Pologne de voir des musées fermés en hiver car impossibles à chauffer, d’autres structures ont mis en place d’anciens procédés, moins extrêmes. Ainsi, au Musée Plantin Moretus, à Anvers, ils ont recloisonné les espaces par des portes fermées, placé des boudins de porte et formulé d’autres éco-gestes pour mieux réguler la température. Ces quelques procédés sont des exemples parmi de nombreuses autres qui peuvent facilement être mis en place et qui permettent de résoudre des problématiques concrètes par des réponses immédiates. 

MOINS MAIS MIEUX ?

A cette question, qui résonne avec celle du nombre d’expositions et du nombre de visiteurs que nous nous fixons, est venue se greffer celle de la décroissance de nos communications. A l’heure où nous prenons – trop doucement – conscience de la pollution émise par le numérique, pouvons-nous repenser une pratique qui jusqu’alors rime avec le leitmotiv d’un « toujours plus, tous les jours, partout » ? Est-il possible de communiquer moins mais mieux ? 

C’est à cette réponse que se sont attelées de répondre Estielle Vandeweeghe, responsable communication à la Centrale for Contemporary Art, et Patricia Balletti, médiatrice culturelle. Leur constat est clair : en faisant le pari de communiquer moins (tant au format papier que numérique), mais en repensant la stratégie de communication et en axant sur la qualité de la programmation et des activités de médiation, le public est là ! Pour Estielle Vandeweeghe, tout doit partir de la programmation, être pensé et construit avec l’équipe.

Faire mieux avec moins, c’est également l’enjeu de la mutualisation. Les expériences présentées et les échanges qui s’ensuivent révèlent la difficulté de mise en œuvre d’un réel procédé de mutualisation, par manque de temps, mais aussi parce que les structures relèvent de financements et de niveaux de pouvoir différents. Les musées sont face à un mécanisme d’entraide à inventer qui pose aussi la question de la concurrence entre les institutions, parfois engagées dans une « course au public » qui instaure dès lors une rivalité là où les structures gagneraient tant à collaborer. Cette course au public est celle plus largement de la course au chiffres, qui mène aussi souvent les équipes à un stade d’épuisement et de mal-être. 

ON EN PARLE DES ÉQUIPES ET DE LA GOUVERNANCE ?

Min Ae Etienne, directrice au Musée des transports, est venue souligner l’importance pour elle de « montrer l’exemple » étant un musée subsidié par les pouvoirs publics, avec de l’argent public. Un besoin d’exemplarité qui s’accompagne d’une volonté de trouver davantage de cohésion et de transversalité, de sortir des gestions d’urgence et de mettre en place des réunions de concertation où chaque membre aurait la parole.

Elisa de Jacquier, directrice du Musée L, est venue souligner la toute-puissance du manque de temps ; ce trop peu de temps qui empêche de miser sur du collectif, de faire d’autres apprentissage ; ce temps qui questionne la nécessité de lâcher certains projets au profit d’autres impératifs.

Un problème de manque de temps « pour faire mieux », auquel la décroissance apporterait une partie de solution en « faisant moins ».

AU FINAL ?

Le constat est le suivant : les lieux où les engagements de durabilité et d’inclusivité sont efficaces sont ceux où la direction est engagée ! Cela permet de fonctionner durablement sans épuiser les équipes. 

Le sentiment dominant est celui d’un secteur qui a besoin de souffler pour prendre le temps d’une réflexion globale, qui doit aussi pouvoir communiquer plus largement sur les freins et les erreurs afin d’éviter de les perpétuer. 

Les musées doivent se rappeler qu’ils sont au service d’un territoire, d’une population, et qu’il y a une mission sociale à remplir derrière chacun d’eux. Il est temps de s’éloigner des ordinateurs (Couper les fluides) pour se rapprocher des défis de la société. Aujourd’hui, face à ces différents enjeux, certaines réponses peuvent se trouver simplement avec un peu de bon sens : refermer des espaces, économiser l’énergie, redonner place à l’humain, …

Se pose en filigrane la problématique de la mesure et de l’évaluation. Comment mesurer le succès des projets ? Actuellement les critères retenus sont avant tout quantitatifs. Est-il possible de travailler autrement, par exemple en réévaluant les dispositifs de médiation pour leur faire gagner en reconnaissance et qu’ils soient évalués davantage en fonction de leur efficacité que de leur volume ?

Faut-il imposer des directives ou attendre la bonne volonté de chaque musée ? Les personnes présentes sont unanimes : les musées ont besoin que le politique joue son rôle et que ces missions de transition soient fixées dans les objectifs menés par la FWB. Un rôle de porte-parole qui revient également aux fédérations muséales, comme en témoigne par exemple MSW qui vient d’engager une éco-conseillère : un premier signal pour le secteur ?

Les participant.e.s à cette causerie ont marqué leur certitude que la culture peut et doit devenir un facteur de changement, de résistance et de résilience. Cela doit devenir un vrai levier. Avec des propositions concrètes, comme mettre en place une « loi anti gaspi » pour favoriser l’écoconception et développer l’économie circulaire des expositions.Et pour conclure, comme le souligne Sylvie Betard, membre fondatrice du collectif Les Augures, il faut oser placer les mots « Renoncement » et « Adaptation ». Continuer « comme nous l’avons toujours fait » manque de sens.