Cinéma éco-responsable et désirable : retours d’expériences et perspectives

Cette causerie s’est tenue lors de la 3e édition du Forum de la Culture Durable, le 25 novembre 2024 au Théâtre de Liège.

Modération : Sandrine Deegen, Monteuse de films & membre du CA d’Hors Champ

Intervenant·es : Tim Wagendorp, Coordinateur durabilité du Vlaams Audiovisueel Fonds ;

Hugo Deghilage, Producteur ; Johanna Spinosi, Éco-référente

Sandrine Deegen présente toustes les intervenant·es.

L’objectif est de parler d’un cinéma qui serait plus éco-responsable, un cinéma qu’on aimerait faire et voir. 

Retour sur le projet Cinéma et Durabilité d’Hors Champ : parti d’un constat que dans la vie quotidienne de certain·es technicien·nes, iels sont relativement sobres mais dans leur vie professionnelle, iels travaillent à une industrie super impactante. De plus, les retours de certains travailleurs du cinéma par rapport à la durabilité sur les tournages étaient très divers. Il y a donc une volonté que le cinéma change mais sans que ce soit une contrainte supplémentaire sur le travail et sans que cela divise les travailleur·euses du secteur du film.

De là est né un projet en plusieurs phases : Une première étape a été de faire un état des lieux via une enquête pour comprendre comment cela se passait sur les films et quelles étaient les mesures mises en place et si celles-ci étaient efficaces. Il s’agissait aussi de comprendre les freins. Il ressort qu’il y a une grande envie de changement mais il y a aussi beaucoup d’insatisfaction concernant ce qui est mis en place jusqu’à présent : pas suffisamment poussé, pas assez appliqué, ça ne concerne pas tout le monde et cela donne que la démarche n’est pas toujours sincère. Il ressort aussi que on s’y prend souvent trop tard et donc ce qui est effet n’a pas assez de poids et d’impact ce qui est source de frustration. 

Sur base de cela (deuxième étape) ont été organisés quatre ateliers en partant sur des questions plus théoriques vers l’élaboration d’outils plus pratiques. C’est comme cela qu’une charte pour un cinéma plus responsable (troisième étape) a été rédigée suite à un groupe de travail issu des ateliers qui s’est poursuivi. Tout a été rassemblé sous forme d’un schéma qui regroupe tous les leviers d’action nécessaires et possibles pour agir et les outils qui peuvent aider à avancer vers un cinéma plus responsable. 

Ce dont on a besoin ce sont des formations pour l’ensemble des équipes. On a besoin d‘une politique engagée qui se traduit concrètement via les fonds alloués. Et cela doit aussi se traduire au niveau des productions. Pour un film spécifique, il faut beaucoup plus d’anticipation : une préparation qui met les gens en relation avec des échanges entre les départements et avec les auteur·rices du projet dès le départ. Ces échanges très tôt dans le processus permettent d’avoir des données précises et donc de faire des choix plus pertinents en amont. Tout cela est lié à la présence d’un poste-clé : l’éco-référent·e. La charte répond au besoin suivant : le sentiment que tout le monde s’y met ensemble. 

Une question : ne faut-il pas aller plus loin? Ne faut-il pas être plus radicaux? Que serait un cinéma désirable?

Pour Johanna Spinosi, les constats sont un peu négatifs. Le poste d’éco-référent·e est un peu un travail à l’essai car cela fait maintenant plusieurs années qu’iels sont sur les tournages et parallèlement on voit assez peu de changements, voire pas du tout. L’empreinte carbone du secteur n’a pas baissé, elle continue même d’augmenter. Peu de moyens logistiques et hiérarchiques d’agir vraiment. Souvent les éco-référent·es sont appelé·es en dernière minute et donc il est trop tard pour avoir un gros impact. Il faut entendre qu’il y a une différence entre écoconception (l’idée de penser son film de façon à intégrer les enjeux et urgences écologiques dans tout le cheminement de pensée dès la naissance du projet) et écoproduction (la volonté de réduire au maximum l’impact de la logistique d’un projet déjà donné au moment où il existe). On voudrait faire de l’écoconception.

Tim Wagendrop a l’exemple d’un film d’animation d’un couple qui va en Afrique avec la particularité que le couple est dessiné tandis que tous les décors sont véritablement filmés. Donc au lieu d’aller en Afrique tout a été fait à partir d’images existantes et venant de YouTube par exemple. Ce choix du début à une réduction d’impact beaucoup plus importante que n’importe quel checklist sur un tournage.

En tant que producteur, Hugo Deghilage se pose la question de savoir comment on va faire collectivement pour pouvoir continuer à faire nos métiers dans le monde de demain. Comment se réorganiser et s’adapter? Référence à Olivier Hamant et au besoin de robustesse face à notre réalité de performance. Par exemple, faire moins de films et mieux. C’est enthousiasmant car ça ouvre plein de questions et de possibilités qui sont énormes. Il convient de s’attaquer au fond de la manière dont les choses et les films se font. Et il faudra aussi faire avec moins de moyens. On va être obligé de s’adapter. 

Le besoin de former et de collaborer

Suite à cela est partagé le projet de Cinécolab, porté par Jeanne Clerbaux, qui travaille avec les écoles de cinéma et les professeur·es, notamment sur le concept des nouveaux récits (exemple positif de Lupin). 

Tim Wagendorp utilise la métaphore de la mayonnaise pour souligner le fait que toutes les parties prenantes doivent être impliquées pour qu’un tournage soit durable. Et il faut voir tous les aspects de la durabilité pour qu’un tournage soit vraiment durable. “Est-ce que mon film est durable s’il est neutre en carbone et que mon producteur est sexiste?” Le VAF utilise le levier financier pour discuter ensemble et essayer de réduire les impacts d’une production. On essaie aussi d’ouvrir la réflexion sur les coproductions et les vraies raisons des coproductions.

Il ressort du fait qu’il manque encore des formations dans les écoles. Il faut se rencontrer et être ouvert à changer nos habitudes. Par exemple aux Pays-Bas l’éco-référent·e doit être dans le projet dès la demande des fonds. 

Qu’est-ce qu’un projet durable?

Se pose la question de savoir ce qu’est un projet vraiment durable? Est-ce qu’on parle de réduction carbone ou bien est-ce qui compte c’est le nombre de personnes embarquées dans le processus et la diversité des champs d’action sur lesquels on travaille? Un projet éco-responsable serait un projet dans lequel on se sent responsable des conséquences de ce que l’on produit.

En France émerge une réflexion de différencier responsabilité et soutenabilité. La responsabilité est un enjeu moral mais face à un modèle économique, on la reporte plus facilement sur ce modèle écologique ou sur des enjeux liés à l’emploi. Si on pense une activité soutenable écologiquement et socialement, on va questionner pourquoi elle existe, à quoi elle sert et comment elle s’inscrit dans des seuils et des plafonds écologiques et sociaux. On embrasse cette idée de devoir penser aux limites planétaires mais aussi à l’aspect social dans la manière dont on va penser et produire les choses. Penser uniquement en termes de responsabilité c’est risquer de prioriser à court terme des enjeux vus comme plus importants : le travail ou le modèle économique. On se pose donc la question de savoir si dans cinq ans cette activité est encore possible ou pas? 

On en vient à se poser la question : à quoi est-ce que le film que je produis contribue dans la société? On vient se positionner à cet endroit-là dans la soutenabilité.

En France, le CNC a mis en place un modèle auquel les productions peuvent volontairement décider d’adhérer ou non et qui définit ce qu’est une production responsable. Ainsi les pouvoirs publics français ont défini ce cadre-là.

Peut-on contraindre ou pas? 

Pour certaines équipes techniques il y a une envie à certains endroits mais il y a des résistances concernant la liberté de création. Suite à quoi on soulève toutes les inégalités inhérentes au milieu du cinéma. Ce sentiment d’injustice empêche alors d’imaginer autre chose car il manque de coopération. Cela touche aux questions de la hiérarchie sur les plateaux et au besoin d’impliquer dès le début dans ces questionnements. 

De ce besoin sort la notion issue de la sociologie de “recréer des espaces délibératifs du travail” et donc de pouvoir définir collectivement ce qu’est un travail bien fait. L’enjeu de définir ce qu’est un travail bien fait en prenant en compte le sujet écologique est intéressant car il remet l’acte professionnel au milieu de la discussion. On oublie d’ouvrir des espaces de discussion voire de débat pour parler de ces sujets.

Cela impose de prendre le temps. Temps qu’on n’a pas car on a jamais fait autant de choses. On se demande qui regarde tout ça. Et donc on se demande quels sont les besoins de la société. 

Il existe des films qui sont plus soutenables, ce sont ceux qui n’ont pas de moyens ou ceux qui sont très bien pensés en amont (exemple cité du documentaire Les Incorrectes d’Alice Milliat). 

Quel est le cinéma du monde d’après, le cinéma qu’on désir voir? Il faut que le fait de faire des films reste motivant au regard de tout ce qu’on a envisagé ici : les nouveaux récits, le prisme écologique et l’éco-conception. Qui peut décider de quel film en vaut la peine pour la société de demain? Il y a des gens qui décident déjà de faire des films qui sont problématiques à plein d’égards. On ne risque pas de tomber dans un pire travers que celui dans lequel on est déjà.

Il faut pouvoir revaloriser la créativité. On raconte tout le temps la même histoire. On ne va pas contraindre la créativité en injectant des idées écologiques car elle doit se prendre au sens large. L’étude de l’environnement est hyper large et ce n’est pas simplement en mettant en avant des gourdes et des vélos. Des fictions arrivent à aborder la problématique de l’écologie dans un axe nouveau. Il faut aussi habiter le cinéma mainstream et aller changer les espaces qui font des entrées colossales au box office. 

Il faut qu’on accepte que nos ressources sont limitées. On le fait déjà pour les ressources financières des films donc on peut appliquer cette démarche aux ressources naturelles et à l’impact sur l’environnement. 

Les mouvements de demain partent des marges (Olivier Hamant). Il y a un monde à créer pour demain et c’est aux endroits de marge qu’on peut le faire. Il faut le faire à côté de ces gros mastodontes (entendre ici les énormes sociétés de production) et coexister, créer des choses différentes dans les marges. On innove et on invente un modèle soutenable pour demain. 

On en vient à se demander comment faire basculer la masse vers quelque chose de plus désirable? Les grosses productions sont super puissantes mais elles sont comme des girouettes car c’est la base à transformer pour transformer le reste. Il faut bien choisir où on met son énergie. La preuve par l’exemple est souvent la plus efficace et donc montrer qu’il est possible de faire des films à la fois rentables et soutenables, car aujourd’hui on a tendance à opposer les deux. 

La question d’occuper la diffusion (comme le fait la radio publique avec l’obligation de diffuser des artistes belges) émerge. En France, CUT! (Cinéma Uni pour la Transition) crée ces espaces de diffusion en partenariat avec PATHÉ! pour garantir un minimum d’entrées à ces films là aussi. Car il y a clairement aussi un problème sur la diffusion et cela donne un certain nombre d’entrées et donc rend potentiellement rentables des films soutenables.

Les différents besoins évoqués : collaboration, anticipation, partage et soutenabilité vont faire l’objet de différents ateliers pilotés par Hors Champ en 2025. L’objectif étant de pouvoir rassembler tous les échelons autour de la table pour discuter ensemble de comment mieux faire des films. 

Conclusion : 

Le cinéma éco-responsable (renommé soutenable au long de la causerie) ne peut se limiter à des mesures superficielles : il exige une transformation en profondeur de la manière dont les films sont conçus, produits et diffusés. Si l’écoproduction permet déjà de réduire l’impact environnemental des tournages, c’est l’écoconception qui ouvre la voie à un véritable changement en intégrant ces enjeux dès l’écriture des projets. Pourtant, les obstacles restent nombreux : manque de formation, retard dans l’intégration des éco-référents, résistances liées à la liberté de création et contraintes économiques. Mais des initiatives comme la charte pour un cinéma responsable, les expérimentations de productions durables et les nouveaux espaces de diffusion montrent qu’un autre modèle est possible. Le défi est désormais de rendre ce cinéma plus désirable et de mobiliser l’ensemble du secteur autour de cette transition. Les ateliers prévus en 2025 par Hors Champ seront une nouvelle étape pour faire émerger des solutions collectives et concrètes.